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Vente d’armes : la stratégie française





Dans son dernier essai L’affolement du monde, Thomas Gomart exprime l’idée selon laquelle nous vivons un moment « machiavélien » au sens où l’analyse des rapports de force, qui a comme corollaire le réarmement massif, reprend une importance fondamentale. En témoignent les derniers chiffres publiés le 9 mars, dans un rapport de l’Institut international de recherche sur la paix (Spiri) : dans le monde, les ventes d’armes, en hausse depuis 2003, ont augmenté de 5,5% en volume sur la période 2015-2019 par rapport à la période 2010-2014. « Dans l’ensemble, les transferts d’armes ont augmenté (…), parmi les pays importateurs d’armes, la demande est élevée et semble même avoir un peu augmenté » a déclaré Pieter Wezeman, chercheur à l’institut.[1]


Une partie non négligeable de cette progression provient des flux d’armes vers le Moyen-Orient (+61%), région qui représente 35% des importations mondiales du secteur.


Si le marché est encore largement dominé par les États-Unis (36% du marché), la France tire néanmoins son épingle du jeu et connaît la plus forte progression de livraison d’armes, représentant ainsi 7,9% du marché sur la période 2015-2019 : un record depuis 1990. Elle occupe par conséquent la troisième place du marché mondial des ventes d’armement.

Les ventes d’armes françaises ont grimpé de 72% par rapport à la période comprise entre 2010 et 2014.


Cette explosion des livraisons s’explique par le succès de la BITD (base industrielle et technologique de défense) nationale et notamment ses fleurons que sont Dassault Aviation pour le Rafale ou encore Naval Group pour les sous-marins ou les frégates.


L’Égypte, le Qatar et l’Inde sont les trois principaux clients et reçoivent 54 % des exportations françaises. Le Moyen Orient compte ainsi pour 52 % des exportations françaises entre 2015 et 2019, devant l’Asie, et l’Océanie.


L’Arabie Saoudite, qui a longtemps été l’un des premiers clients de la France, notamment sous l’ère Hollande-Fabius, est désormais reléguée en marge du podium. Ce qui, en dépit de faire perdre des parts de marché aux industries françaises, peut au moins avoir l’avantage de réjouir les ONG qui dénoncent fréquemment les contrats avec Ryad.


Les exportations vers le royaume des Saoud ne font pas débat qu’en France. Le Parlement européen s’est prononcé, fin 2018, après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, en faveur d’un embargo vers l’Arabie saoudite, qui a notamment été suivi par l’Allemagne. La France n’en a pas fait de même. Paris s’est certes dit « préoccupé » – une nouvelle fois – mais a refusé de remettre en cause son partenariat stratégique.


En outre, la France est signataire du Traité sur le commerce des armes en 2014 ; ce dernier interdit de vendre des armes qui pourront déboucher sur la violation du droit humanitaire international, le crime de guerre, le crime contre l’humanité ou même la « simple » répression des civils ; c’est le cas, entre autres, de l’Arabie Saoudite au Yémen.


Cependant, il semblerait que le « pays des droits de l’Homme » ne respecte pas réellement ses engagements internationaux, illustrant ainsi un hiatus entre ce qui est prôné et la réalité de ses actes.


Dès lors, la France doit-elle vendre des armes à l’Arabie Saoudite, ou à tout autre pays non-démocratique qui ne partagerait pas nos « valeurs » ?


Autrement dit, la France doit-elle sacrifier ses intérêts stratégiques sur l’autel de ses valeurs, prétendument universelles ? Doit-on introduire, sinon de la morale, du moins de l’éthique dans les relations internationales ou faire prévaloir, comme il est d’usage chez les penseurs réalistes, le seul calcul en fonction de ses intérêts de puissance – démarche par ailleurs entreprise par beaucoup de pays voisins, pourtant démocratique ?


Un impératif économique, stratégique et technologique


Il y a plusieurs arguments – martelés il est vrai, essentiellement par le gouvernement – qui préconiseraient l’exportation d’armes. 


Il s’agit tout d’abord d’un enjeu de souveraineté : pour avoir une industrie de défense de grande qualité, notre marché intérieur ne peut suffire à soutenir l’innovation et l’investissement. Il faut donc exporter. Dans le cas contraire, nous finirions par perdre des compétences technologiques, acheter de l’armement américain et par conséquent annihiler un des derniers atouts de la France comme puissance respectée : son autonomie stratégique. L’exemple de la demande d’achat d’une pièce par la France au congrès américain, pour équiper ses avions de combat doit être un avertissement.[2]


En matière économique, l’industrie de l’armement est devenue un des derniers secteurs compétitifs français, après que le secteur de l’industrie lourde se soit progressivement dégradé. L’investissement dans la défense est devenu un axe central de la politique industrielle et technologique française. C’est un moteur industriel et technologique qui irrigue l’économie, et contribue au rayonnement et à l’influence de la France dans le monde.


La BITD française réinjecterait par ailleurs en moyenne entre 10 et 20% de son chiffre d’affaire dans des opérations de recherche et développement.

Il y a donc une nécessité économique : cette industrie qui représenterait 200 000 emplois (14% de l’emploi industriel en France) direct et indirect est stratégique pour l’État français ; mais aussi de plus en plus une nécessité technologique, soutenue par la DGA (Direction Général de l’armement).


Ce soutien s’exerce par des politiques de long terme en matière de recherche et d’investissement, de coopération, de soutien à l’export, d’acquisition et de protection vis-à-vis d’investissements étrangers.


Les commandes venant de l’étranger enregistrées par les industries françaises de défense ont atteint la somme de 9 milliards d’euros l’année dernière, soit 30 % de plus que l’année précédente. C’est « supérieur à la moyenne de nos exportations se situant à 6 milliards d’euros », déclarait Florence Parly, la ministre des armées, dans le rapport au Parlement sur les exportations d’armement de la France (2019).


Un argumentaire certes convaincant, mais peu enclin à faire changer les mentalités selon lesquelles la vente d’armement serait une trahison de nos valeurs (86% des français estiment que leur pays devrait « arrêter les exportations d’armes aux pays qui risquent de les utiliser contre des populations civiles »[3]).


Néanmoins, tout ne doit pas se passer comme si l’économie était la principale grille de lecture de la nouvelle hiérarchie de puissance dans les relations internationales. Le poids d’un pays dans les relations internationales, en particulier géostratégiques, ne se mesure pas nécessairement à l’aune de son PIB ou de sa santé budgétaire. La Russie de Vladimir Poutine en est un exemple éloquent.


Quelle stratégie à adopter ?


En conséquence, il serait peut-être souhaitable que la diplomatie économique française – mise sur le devant de la scène en France par le ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius, en 2012 – se réduise à la méthode de vente d’armes dite « régalienne », de Charlie Wilson, qui a pour leitmotiv de faire passer le gain financier au second plan, au profit de considérations strictement stratégiques.


Les ventes d’armes sont impulsées et conduites par les États dans une claire optique d’influence, sur la base d’une « suggestion » plus au moins appuyée sur les industries d’armements nationales. C’est ce qu’Eric Lahille – docteur en sciences économiques – appelle « la prévalence des facteurs non économiques sur la dynamique d’ensemble des exportations d’armement »[4]. Les facteurs en question sont politiques et stratégiques et relèvent de calculs d’intérêt national. Ils peuvent être déterminés à équilibrer ou déséquilibrer les forces en présence dans une « zone d’accroche » géopolitique spécifique. La vente de système anti-missile S-400 à la Turquie par les russes pour contrer l’OTAN dans la région en est une illustration récente.


Ceteris paribus, la France pourrait s’inspirer de l’exemple américain sur la stratégie d’exportation d’armement, exposé par John Kerry – secrétaire d’État sous la seconde administration Obama – selon lequel « vendre un avion permet deux choses : garantir 40 ans d’achat de pièces de rechange, et faciliter le client dans une coalition ou alliance dirigée par Washington. Il s’agit fonctionnellement, d’une part intrinsèque de notre politique étrangère »[5].


La nécessité d’exporter de l’armement vient d’être mise en lumière, mais faudrait-il pour autant, comme certains le suggèrent, ne vendre des armes qu’aux pays alliés, ou du moins démocratiques ?


Lors de son mandat, François Hollande avait multiplié par quatre le montant des exportations d’armes et assumé cette politique. Interrogé en 2017 sur le fait de savoir si c’était bien le rôle de la France d’exporter autant et notamment à des pays qui bafouent les droits de l’Homme, il répondit : « Oui, c’est notre rôle », au risque « que d’autres le fassent à notre place ».

Cet argument pourrait paraître, de prime abord, pour le moins simpliste, mais c’est bien la réalité du contexte géopolitique aujourd’hui. « Il faut voir le monde tel qu’il est et pas comme il devrait être » devait sans doute se répéter François Hollande, en pensant à Machiavel.


Les États-Unis – considérés comme la plus grande démocratie du monde avec des valeurs à prétention universelle – sont le premier exportateur d’armes dans le monde avec des clients comme l’Arabie Saoudite par exemple, et cette politique n’est pas près de changer, notamment si l’administration Trump est amenée à être reconduite.


À l’heure où l’idéologie dominante chez les démocraties – a fortiori ouest-européennes – est celle de la « sortie de l’histoire », matérialisée, entre autres, par la création d’instances supra-nationales où régnerait la « paix perpétuelle » chère à Kant; il serait opportun que la France s’extraie de ce « paradis post-historique »[6]et guide ses alliés européens vers la voie du réel, celle de la conflictualité inhérente aux relations inter-étatiques, avec comme dessein ultime in fine : la création d’une autonomie stratégique européenne.



Rédigé par Mathieu DANIEL dans le cadre de son stage au sein de l’AISP/SPIA et de l’Académie Internationale de la Paix

[1] Le Monde, « La France devient le troisième exportateur mondial d’armement », 9 mars 2020.


[2] Ibid.


[3] Sondage Ifop pour Le Figaro, 2016.


[4] Gouvernement et Action publique, « L’émergence d’une politique industrielle de défense en Europe », 2013.


[5] Entretien au Wall Street Journal, 2014


[6] Robert Kagan, La Puissance et la Faiblesse. Les États-Unis et l’Europe dans le nouvel ordre mondial, 2003.

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