Essai - Quel sera l’impact de l’intégration croissante de l’IA sur la gestion des conflits ?

A l’heure où le numérique, et plus précisément l’Intelligence Artificielle se développe à une vitesse stupéfiante, force est de constater que les interrogations subsistent. Il devient dès lors pertinent de s’interroger sur la place actuelle et future de l’intégration de l’IA sur la gestion des conflits, aussi bien armées que non armées, sans devenir pour autant trop alarmiste au niveau éthique. Entre transformation et normalisation de la conflictualité, les nouvelles dynamiques des systèmes internationaux cultivent l’ambiguïté. George Orwell, dans 1984[1], de par l’oxymore « la guerre c’est la paix » permet de dépeindre aujourd’hui le phénomène de diminution de guerres interétatiques, avec nonobstant un renouvellement et une omniprésence d’une violence banalisée, alors même que la guerre n’est jamais caractérisée. De nombreuses métaphores renvoient au terme de conflit alors qu’il n’y a pas de mort infligée à autrui. Conflit sera entendu comme une intention hostile déclarée sans forcément que l’on soit dans un état de guerre. La révolution numérique, caractérisée par une dématérialisation de la société, risque de bouleverser ou d’accentuer ces rapports de force existants. L’Intelligence Artificielle (IA), programme qui cherche à comprendre comment fonctionne la cognition humaine afin de créer des processus cognitifs comparables à ceux de de l’humain[2], est la clé du pouvoir de demain. L’analyse que nous allons mener traitera de l’impact en amont autant qu’en aval des conflits, selon une intégration systémique où sous-systémique de l’IA.

L’impact de l’IA sera premièrement catalyseur de la modification de la prise de décision stratégique en amont. Il est de prime abord fondamental d’établir une distinction stricte : l’IA de moyen, subordonnée au commandement humain a aujourd’hui un impact qui peut être maîtrisé. A contrario, l’IA de fin est un système à part entière, bénéficiant d’une autonomie totale. L’IA de moyen est déjà très présente au sein de notre quotidien en tant qu’aide à la décision et appui stratégique. Elle permet notamment aux services de renseignement d’avoir un traitement des données beaucoup plus efficace. Il faudra continuer de penser cet instrument comme complémentaire à l’humain, et non comme un moyen de substitution. Éric Sangard démontre en effet que chaque décision est imprégnée de références historiques, qui « grâce à la valeur argumentative, mais aussi émotionnelle, peut favoriser l’adoption d’une interprétation stratégique par rapport à une autre ».[3] Ainsi, la prise de décision nécessite un sens du vécu que les IA ne pourront jamais acquérir. La décision stratégique in fine d’une IA nécessitera de repenser les enjeux géopolitiques, les crises et les conflits dans leur globalité entraînant un renouveau dans les rapports de force.


L’implantation des IA entraîne une modification des rapports entre entités, alimentant les divergences existantes. Elle créé un fossé entre les pays qui maîtrisent l’IA et ceux qui ne la maîtrisent pas. L’IA va contribuer à accroître ce que Dario Battistella appelle les « guerres hiérarchiques[4] » qui opposent des protagonistes inégaux. L’impossibilité pour les plus faibles d’être à égalité avec leurs rivaux les incite à compenser avec des moyens illégaux. En ce sens, les grandes puissances actuelles vont développer l’IA comme nouvelle méthode de dissuasion, alors que les pays en développement resteront en retrait d’une course dans laquelle ils n’ont pas les moyens de se lancer. Les inégalités de développement et les rapports antagonistes existants vont être reproduits : à la guerre économique que se livrent les États-Unis et la Chine, se greffe désormais une guerre technologique - « chacun est persuadé qu’en capturant les technologies les plus sophistiquées, il sera en mesure de subjuguer ses concurrents et d’imposer son autorité sur le système international »[5]. L’IA va également imposer une redéfinition des rapports entre le public et le privé et notamment entre l’État et les GAFAM[6]. Ces dernières entament déjà aujourd’hui un processus d’autonomisation avec l’espoir de diriger le système de demain, ouvrant la voie à de nouvelle confrontations.


En dernier lieu, l’IA va progressivement instaurer une nouvelle manière d’appréhender les conflits armés, modifiant radicalement les rapports de force. L’IA de moyen permet de développer une prévention minutieuse grâce au recueil de données. En conséquence, l’inconnu qui a longtemps caractérisé l’adversaire vise à disparaître laissant place à ce que Sun Tzu caractérise de guerre intelligente « quand un habile général prend l’offensive, l’ennemi est déjà vaincu »[7]. A titre d’exemple, la directive PNR[8] autorise une intrusion dans les données des passagers aériens, afin d’identifier en amont « des modalités de voyages inhabituels ou correspondant aux habitudes terroristes »[9]. Le recueil des données présente de nombreux mérites pour la sécurité nationale. Toutefois, l’intégration des IA de fin (désignées comme « Terminator » [10]) sur les champs de bataille demandera plus qu’un renouveau stratégique pour l’établissement des doctrines militaires. Elles incorporent en effet constamment des interprétations du passé des armées[11]. La subjectivité dont font preuve les humains permet un emploi rationnalisé et moral de la violence, là où l’objectivité des « Terminator » ne laissera place à aucune considération morale.


L’importance n’est pas aujourd’hui l’encadrement de l’IA mais la démystification de cette technologie, fruit encore de maints fantasmes. Donner un sens à l’IA[12] permettrait a posteriori de mieux la réguler pour la développer. Son essor sera très certainement constitué d’erreurs, de manquements, d’échecs mais le savoir est fait d’imperfections et c’est ce qui nous rend finalement tous humains. Les plus belles avancées sont celles qui permettent de mieux nous questionner, de mieux appréhender les problématiques futures - une réflexion défendue par Albert Jacquard[13].

[1] George ORWELL, 1984, Gallimard, 2015 [2] Cedric VILLANI, Donner un sens à l’Intelligence Artificielle, Rapport sur l’IA (IA), 28 mars 2018, p.9 [3] Eric SANGAR, « La présence de l’histoire dans les relations stratégiques : influence inconsciente ou ressource rhétorique », Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), 2014, p.2 [4] Dario BATTISTELLA, Paix et guerres au XXIe siècle, Éditions Sciences Humaines, 2011 [5] Charles THIBOUT, La voie technologique du conflit sino-américain, Revue Internationale et Stratégique, 2020, n°120, pp-59-60 [6] GAFAM: Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft [7] Sun TZU, De l’art de la guerre, Pretorian Books, 2019 [8] Directive Passenger Name Record (UE) du parlement européen et du conseil, doc du 27 avril 2016, relative à l’utilisation des dossiers passagers (PNR) pour la prévention et détection des infractions terroristes, https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32016L0681&from=FR [9] Ibid. [10] Jean-Christophe NOËL, « Comment l’Intelligence artificielle va transformer la guerre », Éditoriaux de l’IFRI, 2018 [11] Pascal VENESSON, « Penser les guerres nouvelles : la doctrine militaire en question », Revue Française d’études constitutionnelles et politiques, 2018, n°125, p81-92 [12] Cedric VILLANI, Donner un sens à l’Intelligence Artificielle, Rapport sur l’IA (IA), 28 mars 2018 [13] Albert JACQUARD, Au Péril de la Science, Interrogations d’un généticien, Seuil, 1984

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